Un peu d’Edouard, beaucoup de Bernard

chaanie-sp2-La route est longue qui mène à ce que je croyais être à ce que peut-être je suis. J’ai peur parfois de m’être levé trop matin.
-Vous avez peur ?
-Non, je n’ai peur de rien. Mais savez-vous que j’ai déjà beaucoup changé ; ou du moins mon paysage intérieur n’est déjà plus du tout le même que le jour où j’ai quitté la maison ; depuis que je vous ai rencontrée. Tout aussitôt, j’ai cessé de chercher par-dessus tout ma liberté. Peut-être n’avez-vous pas bien compris que je suis à votre service.
-Que faut-il entendre par là ?
-Oh ! vous le savez bien. Pourquoi voulez-vous me le faire dire ? Attendez-vous de moi des aveux ?… Non, non, je vous en prie, ne voilez pas votre sourire, ou je prends froid.
-Voyons, mon petit Bernard, vous n’allez tout de même pas prétendre que vous commencez à m’aimer.
-Oh, je ne commence pas dit Bernard. C’est vous qui commencez à le sentir, peut-être ; mais vous ne pouvez pas m’empêcher.
-Ce m’était si charmant de ne pas avoir à me méfier de vous. Si maintenant je ne dois vous approcher qu’avec précaution, comme une matière inflammable…

(…)

Il la regardait plus tendrement que n’avaient jamais fit Edouard ni Douviers, mais si respectueusement qu’elle n’en pouvait point prendre ombrage. Elle tenait sur ses genoux un livre anglais dont il avait interrompu la lecture, et qu’elle feuilletait distraitement ; on eut dit qu’elle n’écoutait point, de sorte que Bernard continuait sans gêne :

« J’imaginais l’amour comme quelque chose de volcanique ; du moins celui que j’étais né pour éprouver. Oui, vraiment je croyais ne pouvoir aimer que d’une manière sauvage, dévastatrice, à la Byron. Comme je me connaissais mal ! C’est vous, Laura, qui m’avez fait me connaître ; si différent de celui que je croyais que j’étais ! Je jouais un affreux personnage, m’efforçais de lui ressembler. (…) Je me prenais pour un révolté, un outlaw, qui foule au pied tout ce qui fait obstacle à son désir ; et voici que près de vous, je n’ai même plus de désirs. J’aspirais à la liberté comme à un bien suprême, et je n’ai pas plus tôt été libre que je me suis soumis à vos… Ah ! si vous saviez ce que c’est enrageant d’avoir dans la tête des tas de phrases de grands auteurs, qui viennent irrésistiblement sur vos lèvres quand on veut exprimer un sentiment sincère. Ce sentiment est si nouveau pour moi qu’il n’a pas su encore inventer son langage. Mettons que ce ne soit pas de l’amour, puisque ce mot là vous déplaît ; que ce soit de la dévotion. On dirait qu’à cette liberté qui me paraissait jusqu’alors infinie, vos lois ont tracé des limites. On dirait que tout ce qui s’agitait en moi de turbulent, d’informe, danse une ronde harmonieuse autour de vous. Si quelqu’une de mes pensées vient à s’écarter de vous, je la quitte… Laura, je ne vous demande pas de m’aimer ; je ne suis encore qu’un écolier ; je ne vaux pas votre attention ; mais tout ce que je veux faire à présent, c’est pour mériter un peu votre… (ah ! le mot est hideux…) votre estime. » Il s’était mis à genoux devant elle, et bien qu’elle eût un peu reculé sa chaise d’abord, Bernard touchait du front sa robe, les bras rejetés en arrière comme en signe d’adoration : mais quand il sentit sur son front la main de Laura se poser, il saisit cette main sur laquelle il posa ses lèvres.
-Quel enfant vous êtes Bernard ! Moi non plus je ne suis pas libre, dit-elle en retirant sa main (…) Mon estime, vous ne l’aurez Bernard que si je ne vous sens pas la chercher. Je ne peux vous aimer que naturel.

(…)

-Oh ! Laura ! Je voudrais , tout le long de ma vie, au moindre choc rendre un son pur , probe, authentique. Presque tous les gens que j’ai connus sonnent faux. Valoir exactement ce qu’on paraît ; ne pas chercher à paraître plus qu’on ne vaut… On veut donner le change et on s’occupe tant de paraître, qu’on finit par ne plus savoir qui l’on est…

(..)
***

-Vous l’aimez. Oh, Laura, ce n’est pas de Douviers que je me sens jaloux, ni de Vincent, c’est d’Edouard.
-Pourquoi jaloux ? J’aime Douviers ; j’aime Edouard ; mais différemment. Si je dois vous aimer, ce sera d’un autre amour encore.
(…) – Laura, je crois que le secret de votre tristesse (car vous êtes triste Laura) c’est que la vie vous a divisée ; l’amour n’a voulu de vous qu’incomplète ; vous répartissez à plusieurs ce que auriez voulu donner qu’à un seul. Pour moi, je me sens indivisible ; je ne puis me donner qu’en entier.
-Vous êtes trop jeune pour parler ainsi. Vous ne pouvez savoir déjà, si, vous aussi, la vie ne vous « divisera » pas, comme vous dites. Je ne puis exiger de vous que cette…dévotion, que vous m’offrez. Le reste aura ses exigences, qui devront se satisfaire ailleurs.

Les faux-monnayeurs André Gide

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