Cher Monsieur Meyer

chaanie-sp2Cher Monsieur Meyer, le temps est venu.

Ne m’en veuillez pas si j’écris votre nom, le vrai, sur la grande toile, mais j’ose croire que vous ne m’en tiendrez pas rigueur puisque je ne compte pas l’associer à quelque calomnie que ce soit.

Quel âge avez-vous aujourd’hui… Quand on a 11 ans, on a tendance à trouver tout le monde vieux. Aviez-vous trente-cinq ans ? Trente ans ? Je crois que c’était à peu près cela. J’entrais en classe de cinquième au lycée Pilâtre de Rozier de Wimille.

J’avais passé l’été à apprendre par cœur, ce qui alors me paraissait la plus insurmontable des tâches, l’alphabet grec. Une recommandation du collège était devenue dans la tête de mes parents une obligation et je devais me plier chaque jour à l’apprentissage laborieux de ces lettres bizarroïdes et déroutantes, dans l’espoir de faire bonne impression. J’apprenais ces signes le cœur cerné d’angoisses et ce furent les pires vacances de toute mon existence. Mon seul réconfort était cette petite phrase que je me répétais entre deux séances de travail : « Indiana Jones connaît l’alphabet grec. » Cette certitude seule parvenait à m’arracher à ma tristesse, parce qu’elle créait entre lui et moi une sorte de lien secret et indéfectible : nous étions des aventuriers que rien, pas même l’Alpha et l’Omega ne pouvait contraindre à se rendre. J’allais pouvoir m’enfoncer dans la jungle et déchiffrer dans des grottes maudites les messages laissés par des hommes d’un autre temps…et pourquoi pas, pourquoi pas, trouver le Graal ?

J’appris donc l’alphabet grec et ce faisant, passai des vacances horribles. Rien ne vint m’arracher à cette souffrance, partout où j’allais, l’alphabet me suivait…

Vint la rentrée et avec elle, le premier cours de grec. Je récitais régulièrement l’alphabet le plus vite possible dans ma tête pour me rassurer et arriva le moment où vous commençâtes à nous parler des objectifs de l’année à venir. Le premier de ces objectifs était : « apprendre l’alphabet grec ».

En quatre mots, vous veniez de m’annoncer que j’avais passé tout mon temps de vacances à potasser un truc que vous envisagiez de nous faire apprendre tranquillement, en plusieurs semaines.

Interloquée, trahie, je me taisais, ne trouvant pas les mots pour crier ma blessure.

Les deux premières semaines passèrent et je persistais à taire ma supériorité. Je ne voulais pas passer pour celle qui savait.

Puis vint le jour où nous étions censés connaître à peu près notre alphabet et commencer à déchiffrer. Je lisais aussi bien le grec que le français, et je récitais mon alphabet en moins de 10 secondes (aujourd’hui vous serez peut-être heureux d’apprendre que je le fais en moins de 7 secondes, on n’arrête pas le progrès. Cela ne sert à rien sinon à épater mon petit frère qui pense que l’on m’a greffé un cerveau alien, mais c’est déjà ça) et vous décidâtes que nous lirions chacun quelques lignes de la leçon un de ce grand livre bleu que j’ai encore en ma possession.

J’étais en milieu de rangée, et quatre élèves eurent le privilège de lire avant moi. Enfin, quand je dis lire, je manque de précision : ils tentèrent en vain de déchiffrer quelques mots. Mon cœur battait à tout rompre et c’est un index moite et tremblant qui parcourait ma page. Mon tour vint ; et là Monsieur Meyer, là, j’ai fait une chose stupide que je ne me suis jamais pardonnée et qui hante encore mes nuits, vous savez, celles où on revit des moments pénibles et humiliants vécus durant notre scolarité.

Ce que j’ai fait, j’ai voulu vous le dire tant de fois, si vous saviez ; je n’ai jamais osé. Monsieur Meyer, ce qu’il faut que vous sachiez enfin, c’est que j’ai fait semblant de ne pas savoir lire, Monsieur Meyer. Le savon que vous m’avez passé était le plus injuste jamais adressé à un élève. Monsieur Meyer, je ne sais pas ce qui s’est passé, peut-être la peur d’être moquée, peut-être mon foutu sens de la charité : je n’ai pas voulu gêner mes camarades… Souvenez-vous, vous avez dit « Bon, eh bien Cathy, c’est mal, tu devrais lire beaucoup plus vite tu ne crois pas ?Tu n’as pas jugé bon (ô cruel !) d’apprendre ton alphabet ? »

Souvenez-vous encore : n’y tenant plus, je vous ai crié avec tout l’emportement d’un jeune cœur injustement bafoué un « Mais je peux lire très vite si vous voulez ! ». Vous m’avez regardée et vous avez ri sans malice aucune, mais alors ri d’un rire gros et franc comme l’humiliation que je venais de subir. D’ailleurs vous n’avez pas été le seul, tout le monde riait. Qui n’aurait pas ri ?

Je voulais juste vous dire Monsieur Meyer, maintenant que j’ai 27 ans, ceci : je pouvais vraiment lire très vite.

Cher Monsieur Meyer, – Blogo ergo sum (cliquez)

 

 

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