Il de li et ele de lui / Lui vers elle, elle vers lui…

chaanie-sp2Qui a dit que Lancelot était un chevalier falot ? Qu’il vous suffise de lire ci-dessous ses prouesses érotiques pour vous persuader du contraire…


Un petit tour de charrette ? Je vous promets de l’action, du suspense, de l’aventure, du rebondissement et…de l’amouuuuuuuuuurrrrrrrrrrr !

Lancelot est monté sur la charrette commune aux traîtres, aux meurtriers, aux vaincus de duels judiciaires, aux voleurs qui avaient dépouillé autrui en chapardant ou en attaquant sur les grands chemins. Ce faisant, il ne s’abaisse pas seulement, lui le preux chevalier de la Table Ronde, au niveau de la vile engeance qui court les chemins ; ces derniers sont maintenant plus assurés que lui d’être bien traités, car rien ne peut être pire que d’être chevalier et de manquer de respect à son roi, à son ordre et à soi. En montant sur la charrette, Lancelot manque à tous ses devoirs et humilie l’ordre des chevaliers en même temps qu’il se condamne à un statut tel, que la mort serait plus douce que ce qui l’attend si on lui laisse la vie.

Mais , por Deu, va-t-on savoir pourquoi il monte sur cette charrette ?

Oui, il suffit de demander :

Le chevalier qui cheminait à pied, sans lance, s’avança vers la charrette et avisant un nain, assis sur les limons, qui, comme les charretiers, tenait en sa main une longue verge, il l’interpella en ces termes: Nain, au nom de Dieu, dis-moi si tu as vu ma dame la reine passer par ici. Le nain, un être vil et de la plus basse engeance qui soit ne voulut pas lui donner des nouvelles mais il lui rétorqua : Si tu veux monter dans la charrette que je conduis, d’ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue. Et il poursuivit son chemin sans plus attendre. Le chevalier a alors une courte hésitation avant de sauter dans la charrette : à peine le temps qu’elle avance de deux pas. Parce que Raison qui s’oppose à Amour lui ordonne de se retenir de monter ; elle le sermonne et lui enseigne à ne rien faire dont il pourrait avoir honte ou qu’il pourrait se reprocher. Raison, qui ose lui tenir ce discours,n’a pas son siège dans le cœur mais seulement dans la bouche. Alors qu’Amour, lui , qui l’exhorte à sauter rapidement dans la charrette, réside au fond du cœur.

Puisqu’Amour l’ordonne, le chevalier bondit dans la charrette : que lui importe la honte puisque tel est le
commandement d’Amour !

Oui, par amour bien sûr. Lancelot veut retrouver sa Reïne, enlevée par Méléagant. D’aventures en aventures , Lancelot finit par être présenté devant la reine. Cette dernière, qui sait tout de son déshonneur, l’a accueilli froidement, comme elle se devait de le faire. Après avoir tenté de mettre fin à ses jours -péché suprême !- Lancelot a la privilège de revoir celle qu’il aime. Il se doute que c’est son déshonneur qu’elle lui reproche mais l’interroge à ce sujet, loin de se douter de ce qu’il va entendre :

Dame, je suis tout prêt à réparer mes torts mais révélez-moi la nature du forfait qui m’a conduit au désespoir. La reine lui répond : Comment ? N’avez-vous pas eu honte de la charrette et ne l’avez-vous pas redoutée ? Vous y êtes monté de bien mauvaise grâce puisque vous avez attendu deux pas ! C’est la seule raison pour laquelle j’ai refusé de vous adresser la parole et de vous regarder.

Et puisque vous m’avez suivie jusque là, après vous avoir fait partager ce petit moment de rhétorique courtoise, je vous emmène plus loin, du côté de l’assouvissement de ces Amours adultères…Un joli moment de poésie et d’audace :

Voici le début de l’expédition nocturne de Lancelot. Je vous le livre dans le texte, pour que vous puissiez vous faire une idée, de ce qu’est l’ancien français.

Et de ce li est bien cheü/ c’une piece del mur cheü/ ot el vergier novelemant. Par cele fraite isnelemant/s’an passe et vet tant que il vient/ a la fenestre ; et la se tient / si coiz qu’il n’i tost n’esternue/ tant que la reïne est venue/ En une molte blanche chemise; /n’ot sus bliaut ne cote mise, mes un cort mantel ot desus/ d’escarlate et de cimesus./ Quant Lanceloz voit la reïne/ qui a la fenestre s’acline, /qui de gros fers estoit ferree, /d’un dolz salu l’a saluee./ Et ele un autre tort li rant,/ que molt estoient desirrant/ il de li et ele de lui./ De vilenie ne d’enui/ ne tienent parlemant ne plet./ Li uns pres de l’autre se tret/ et andui main a main se tienent./ De ce que ansanble ne vienent/ lor poise molt a desmesure/ qu’il an blasment la ferreüre./ Mes de ce Lanceloz se vante/que, s’a la reïne atalante,/ avoec li leanz anterra _ / ja por les fers ne remanra.

… Et je vous emmène dans la plus charmante des chambres à coucher, celle de la reine Guenièvre. Notez le charme désuet et pourtant intact de l’emportement viril de Lancelot, prêt à rompre le fer, à braver la surveillance des chaperons pour pouvoir enfin aimer celle qu’il désire depuis si longtemps et pour laquelle il trahit son Seigneur et Maître, le Roi Arthur, à la table duquel (la fameuse table ronde) il siège. Un amant comme celui-là, est encore capable de faire rêver les filles…

Ne voyez-vous pas comme ces barreaux sont durs à plier et trop résistants pour être brisés ? Vous ne pourrez jamais les empoigner et les tirer vers vous avec suffisamment de force pour les arracher !

-Dame, fit-il, ne vous en souciez pas. Je ne pense pas que ce fer puisse me résister. Il n’y a que vous à pouvoir m’empêcher de venir vous rejoindre. Si vous me donnez votre permission, la voie me sera libre mais si vous hésitez à me la donner alors elle sera si difficile que rien ne pourra me la faire franchir.

-Eh bien oui ; je le veux. Ce n’est pas mon vouloir qui s’oppose à votre venue. Mais, je vous en prie, attendez un peu que je me sois recouchée et ne faites pas de bruit car nous n’aurions guère à nous réjouir si le sénéchal qui dort ici, se réveillait à cause de notre tapage. Il faut que je retourne me coucher car s’il me voyait debout devant cette fenêtre, il n’en penserait aucun bien.

-Dame, répondit Lancelot, allez-y donc mais ne craignez pas que je fasse le moindre bruit. Je pense pouvoir arracher ces barreaux avec douceur, sans peiner et sans réveiller personne.

La reine regagne donc son lit et lui se prépare à venir à bout de la fenêtre. Il saisit solidement les barreaux et tire sans à-coups les faisant ployer et sortir des trous dans lesquels ils étaient scellés. Mais le fer en était si tranchant qu’il s’ouvrit la première phalange du doigt jusqu’au nerf et se coupa à la première jointure du doigt suivant. Le sang se mit à couler mais, absorbé qu’il était par bien autre chose, Lancelot ne sentait même pas ses plaies. La fenêtre était à quelque hauteur mais il la franchit lestement ; il contourna Keu (le sénéchal) endormi dans un profond sommeil et s’approcha du lit de la reine. Devant elle il s’inclina dans une adoration muette car n’éprouvait autant d’amour pour aucune relique de saint. Mais la reine lui tendit les bras, l’enlaça et le serra bien fort contre son cœur, l’attirant dans son lit tout près d’elle.

Elle lui fit le plus bel accueil qu’elle ait jamais pu lui faire car elle se laisse aller à l’instinct que lui dictaient Amour et son cœur.(…) Maintenant, Lancelot possède tout ce qu’il désire puisque la reine prend plaisir à sa compagnie et à ses mots d’amour, puisqu’il la tient dans entre ses bras et qu’elle même le serre contre son cœur. Tout ces jeux de l’amour, faits de baisers et de caresses leur furent si voluptueusement délicieux qu’ils en sombrèrent sans mentir dans une si grande extase qu’aujourd’hui encore on ne peut imaginer sa pareille. Mais je m’en tairai à jamais car il n’est pas séant d’en parler dans un conte. Parmi toutes leurs joies, celle qui fut la plus aigüe et la plus délectable est celle que le conte entend passer sous silence. Pendant toute la nuit, Lancelot fut au comble du bonheur et du plaisir et lorsque apparurent les premières lueurs de l’aube, il lui fut très dur de se lever.

Évidemment, cela se corse juste après. Pour savoir si Guenièvre regrettera cet égarement, si Lancelot parviendra à se sauver sans encombre, si le sénéchal dormait vraiment et tout ce que maintenant vous avez ardemment envie de savoir, un solution : vous procurer Lancelot ou le chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes dans l’édition bilingue GF-Flammarion…

Il de li et ele de lui Lui vers elle, elle vers lui… – Blogo ergo sum (cliquez)

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